Interview ratée du Debian Project Leader dans Le Monde

Le quotidien Le Monde a récemment fait paraître une interview du “Debian Project Leader”, Samuel Hocevar. La lecture de cette interview m’a passablement agacé, car d’une part elle propage à mon sens un certain nombre d’idées reçues sur le libre (“logiciels d’informaticiens pour informaticiens”) plutôt que d’en faire la promotion auprès d’un public assez large, et d’autre part elle s’attache plus à faire la promotion de Wikipedia que du logiciel libre.

Plutôt que de critiquer point par point les réponses de Samuel aux questions du journalistes, j’ai préféré refaire mes propres réponses à ces même questions.

Que pensez-vous du succès grandissant des logiciels Firefox ou OpenOffice ?

Le navigateur web Firefox et la suite bureautique OpenOffice.org partagent un certain nombre de caractéristiques qui expliquent leur succès actuel, auprès du grand public et de certaines administrations ou entreprises:

  • Ce sont des logiciels qui répondent aux deux principaux besoins génériques des utilisateurs d’informatique: l’accès au Web et la bureautique.

  • Ce sont des logiciels multi-plateformes: ils tournent à la fois sous Windows (qui reste la plateforme dominante du marché), sous Mac OS et sous Linux.

  • Ce sont des projets matures: Firefox est issu de la base de code du navigateur Netscape développée dans les années 90, OpenOffice.org de la suite StarOffice dont le développement a démarré en 1994.

  • De plus, il s’agit de projets qui disposent d’une force de travail importante, constituée en partie de personnel d’acteurs majeurs de l’informatique (IBM, Google, Sun, Novell…) qui ont un intérêt stratégique à contrer l’hégémonie de Microsoft sur le poste de travail.

  • Il y a un lien très fort entre ces deux logiciels et les standards ouverts sous-jacents: les standards du Web pour Firefox, le standard ISO Open Document Format pour OpenOffice.org. La lutte de lobbying intense à laquelle Microsoft se livre depuis plus d’un an pour faire normaliser son propre standard “Open XML” auprès de l’ISO (en dépit du bon sens: pourquoi créer une deuxième norme alors qu’il en existe déjà une?) et selon des méthodes peu consensuelles montre l’importance stratégique des standards dans l’informatique actuelle.

Il faut noter cependant une différence importante: le principal concurrent de Firefox est Internet Explorer (et, dans une moindre mesure, sur plateformes Mac OS, Safari) qui est intégré comme navigateur par défaut dans les systèmes Windows de Microsoft, donc vu comme gratuit par les utilisateurs, alors qu’OpenOffice.org se positionne principalement face à la suite Office de Microsoft, qui est onéreuse:

  • Pour arriver à convaincre une proportion significative d’utilisateurs d’installer Firefox plutôt que le navigateur par défaut, les développeurs de Mozilla doivent se différencier par la qualité et les fonctionnalités de leur produit. Ainsi, face à Microsoft qui, une fois qu’il a cru avoir gagné la “guerre des navigateurs” face à Netscape au début des années 2000, a cessé toute innovation sur son navigateur, Mozilla a introduit des dizaines d’innovations comme par exemple la navigation par onglets ou les bloqueurs de popups, innovations plébiscitées par les utilisateurs à tel point que Microsoft a été obligé de les copier dans IE 7.

  • Dans le cas d’OpenOffice.org, la différenciation se fait le plus souvent par le prix: la suite Office 2007 de Microsoft coûte, typiquement pour une PME, de 500 à 950 euros par poste, ce qui est du même ordre de grandeur que le prix d’un ordinateur bureautique d’entrée voire de milieu de gamme. C’est un coût important qui rend tentante l’offre gratuite d’OpenOffice.org.

Justement, comment voyez-vous l’avenir des logiciels libres grand public ?

Le succès de logiciels comme Firefox, OpenOffice.org ou VLC (logiciel de lecture vidéo lui aussi multi-plateformes) montrent que des logiciels clefs, qui peuvent représenter jusqu’à 80 ou 90% de l’utilisation quotidienne de l’informatique par un grand nombre d’utilisateurs, peuvent être des logiciels libres.

Ce succès d’un petit nombre de logiciels généralistes, et d’une “longue traîne” de logiciels plus spécialisés, sur des plateformes comme Windows et Mac OS, permet d’éduquer le grand public sur l’existence et la qualité des logiciels libres, et peut en amener un certain nombre à vouloir également s’intéresser à Linux en tant que système d’exploitation pour postes de travail. Les principaux éditeurs de systèmes d’exploitations basés sur Linux - Red Hat, Novell, Mandriva, Ubuntu - constatent actuellement une demande du grand public, et de la grande distribution, sur ce secteur, et plusieurs indices, dont le “flop” du lancement de Vista, laissent à penser que 2008 sera l’année du décollage de Linux auprès d’une partie du grand public.

Signalons par ailleurs un autre facteur de diffusion des logiciels libre: le logiciels embarqués dans du matériel spécialisé. En France, la Freebox, la NeufBox et de nombreuses autres “appliances” intègrent déja depuis plusieurs années un noyau Linux et de nombreux logiciels libres. Dans les pays émergents, des initiatives comme le One Laptop Per Child sont également une façon de diffuser des logiciels libres auprès de millions d’utisateurs, qui ne connaissent pas Windows et qui sont donc vierges de tout a priori.

De plus en plus d’entreprises privées et d’administrations passent aux logiciels libres, désormais considérés comme des “concurrents” par Microsoft. Existe-t-il encore des freins à leur généralisation ?

Dans le domaine des logiciels d’entreprises, la donne est très différentes: il n’y a pas un seul acteur qui domine outrageusement le marché, mais plusieurs acteurs dominants: Microsoft certes, mais aussi SAP, IBM, Oracle, EMC, etc.

Sur ce secteur, et principalement dans le domaine des logiciels serveurs, d’abord au niveau des logiciels d’infrastructure (communication, bases de données, monitoring, etc.) et progressivement au niveau des logiciels applicatifs (CRM, ERP, GED, ECM, etc.) les logiciels libre se sont dans certains cas déja imposés (ex: Apache) et dans la plupart des autres, connaissent une progression rapide.

Un frein notable à cette progression est l’ensemble des pratiques anti-concurrentielles de Microsoft, dénoncées par l’ensemble de l’industrie, et qui lui ont valu de très nombreux procès et un certain nombre de condamnations.

A part cela, il est plus approprié de parler d’inertie que de freins, car il s’agit de faire changer les mentalités des décisionnaires, de former les informaticiens de terrain, et de remplacer des investissements qui s’amortissent sur de 5 à 10 ans.

Une chose est claire pour toute le monde cependant: le logiciel libre a changé la façon dont les logiciels sont développés par les éditeurs. Ceux-ci se reposent de plus en plus (31% en 2006, probablement plus de 50% en 2007 ou 2008) sur des “briques” logicielles libres, mais aussi “ouvrent” de plus en plus leur modèles de développement. D’ici 5 ans, je suis certain que la plupart des éditeurs de logiciels d’entreprises auront intégré, d’une façon ou d’une autre, une partie des méthodes du libre dans leurs développement.

Comment voyez-vous l’évolution de la distribution de contenus culturels ?

On est dans un cas d’école d’innovation disruptive, selon le modèle de Clayton Christensen:

  • Les anciens acteurs dominants, les “majors”, s’accrochent à leur ancien modèle à présent obsolète et militent pour des législation drastiques dans ce domaine.

  • Une partie du public à trop rapidement adopté les pratiques d’échange en pair à pair ou sur des sites de mise en ligne de contenus, sans intégrer les limites légales et morales de leurs pratiques: échanger des contenus libre et contribuer de manière communautaire à leur développement, c’est bien; échanger des contenus soumis à des restrictions d’usage en dehors du droit à la copie privée, c’est mal.

  • Les pouvoir publics, faute d’une vision claire sur ce dossier, et sous l’influence des lobbies du passé, ont voté des lois très dures (DADVSI) visant à maintenir le statu quo.

  • Un petit nombre d’acteurs, à commencer par Apple, a saisi au moment opportun la rupture technologique et s’en est servi pour reconfigurer la chaîne de valeur de la diffusion des contenus autour de leur offre de produits (ex: l’iPod) et de services (ex: iTunes), réalisant ainsi le “hold-up du siècle” sur l’industrie musicale, et bientôt sur l’industrie cinématographique.

A mon sens, l’un des rôle majeurs d’un projet comme Wikipedia, qui montre la force mais aussi les limites du modèle de développement coopératif, est d’éduquer le public sur ces questions de production communautaire de contenu et sur les questions de droits d’usage des contenus, de montrer qu’il y a plusieurs modèles possibles, chacun avec ses forces, ses faiblesses et ses tabous, et qu’il est important de les connaître pour se comporter de manière citoyenne.

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Posted by Stéfane Fermigier @ 07/14/2007 06:38 PM. - Categories: indesko, linux, mozilla, openoffice -  0 comments

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